samedi 1 novembre 2014

Quelques jours hors du temps (1)



Leur rencontre avait été aussi inattendue qu'explosive. Il s'était imposé à elle et elle s'était soumise à lui. C'était aussi absurde qu'incroyable. Elle n'était pas soumise, ni par nature, ni par volonté. Et pourtant, se soumettre à ce Monsieur avait été une évidence, dès leur premier mail échangé. Pourquoi? Elle aurait été bien incapable de le dire. Ses mots avaient été gentils mais il avait commis quelques maladresses qui habituellement aurait conduit son message à la corbeille. Mais il avait signé "Monsieur". Ce mot l'avait fascinée. Elle l'avait entendu comme "Je joue.Vous venez ?". Ce mot était comme une main tendue. Un main toute douce.

Elle lui avait répondu, amusée, intriguée, rapidement envoûtée. Il avait aussitôt pris les rênes de leur relation. "Vous connaissez mon prénom mais vous m’appellerez Monsieur, toujours. Est-ce bien compris? Vous me vouvoierez comme vous le feriez d'un professeur et je vous tutoierai en retour, comme je le ferai de mon élève". Elle avait acceptée avec enthousiasme. Il était marié et elle ne voulait pas s'attacher à lui. Cette dissymétrie l'y aiderai. Espoir dérisoire.

Il lui avait fait part de ses exigences, d'aucuns trouveraient sans doutes trop grandes pour deux personnes qui ne se connaissent pas. Ces exigences la flattaient, bien au contraire. Saurait-elle relever le défi? Saurait-elle taire son orgueil et laisser libre cours à sa créativité en toute humilité, comme il le lui demandait? Saurait-elle offrir sa soumission à ce grand Homme alors qu'elle ne l'avait jamais fait, avant? 

Elle fit de son mieux, novice dans cet univers qu'il avait crée tout spécialement pour eux. Un univers fait de science et de poésie, de musique et de philosophie, d'infiniment grand et d'infiniment petit. Elle y plongeait avec délice. Ils avaient une passion commune, la cosmologie. Il en savait infiniment plus qu'elle, bien sûr. Mais elle s'y plongeait avec un plaisir presque orgasmique. Il lui enseignait la musique aussi, avec douceur et pédagogie. Elle la découvrait, avec le plus grand ravissement. Elle l'écoutait en fermant les yeux et imaginait ses mains courant sur le clavier. Elle aurait tellement voulu l'entendre jouer pour elle !

Il était son Maître, celui qui lui faisait découvrir toute la richesse du monde. Ils se perdaient parfois dans cet infini du multivers, si grand qu'il défiait leur raison. Cela l'angoissait, lui avouait-il. Mais elle s'empressait de le rassurer. Ils étaient deux petites particules sœur, valsant dans l'attraction de l'autre. Des neutrinos sans doute, que rien autour d'eux n'aurait pu faire dévier de leur trajectoire commune.

Mais à travers ce bel enseignement, la petite particule qu'elle était commettait des fautes. Beaucoup, parfois graves. Elle blessait celui qu'elle aimait en secret et en était à chaque fois dévastée. Jamais elle n'avait voulu cela, mais elle était souvent si maladroite! Parfois elle trouvait cela injuste, parce que lui aussi la blessait mais qu'elle ne pouvait rien dire. Mais elle s'empressait vite de présenter ses excuses, le plus humblement qu'elle pouvait, car la seule chose qui lui importait réellement était qu'il lui pardonne. Qui aurait pu croire, la connaissant, qu'elle puisse faire preuve d'autant d'abnégation? Et pourtant, elle en était ravie et comblée! C'était une sorte de défi qu'elle remportait sur elle-même, une preuve d'amour qu'elle lui donnait. Mais s'en rendait-il compte? Elle ne le savait pas. Une fois elle lui avait demandé si tout cela était pour lui un jeu ou s'il pensait sérieusement que ses fautes étaient réelles. Il lui avait répondu qu'ils jouaient, certainement, mais à un jeu sérieux, comme les enfants le font pour se construire. Elle n'en avait pas été plus avancée.

Au fil des jours, ses fautes s'enchaînaient,et les punitions qu'elle méritait s'accumulaient. Il lui avait demandé de les noter, jours après jours, dans un petit carnet. Plus les jours passaient, plus la liste s'allongeait et plus elle avait de mal à prendre en main le carnet tant son contenu l'impressionnait. Ils avaient convenus qu'ils profiteraient des vacances de Toussaint pour en solder le compte et ce jour-là était enfin venu...

(à suivre)

14 commentaires:

  1. Bertrand1/11/14

    On attend la suite avec impatience, je ne sais comment "Elle" sera jugée et punie par son Maître mais je pense qu'il sera aussi juste que sévère.
    J'aime l'idée d'une relation hors du temps où ne règne que la poésie, la musique, la philosophie et la science. J'aime également l'idée de "Jeu sérieux". D'une certaine façon, écrire un texte en alexandrin et 5 actes ou écrire une symphonie, peindre un tableau, mettre en scène au théâtre ou au cinéma c'est un jeu, mais un jeu sérieux. Il y a des règles, pas arbitraire en tous cas pas complètement, qui viennent de l'artiste lui - même comme de traditions, habitudes, procédés qui ont fait leurs preuves etc. Nous sommes entre le monde intérieur de la toute puissance de notre désir et la réalité avec ses contraintes où l’œuvre se déploie. Les meilleurs sont ceux qui se débrouillent le mieux entre les deux, où les contraintes semblent voulues par l'auteur, où comme le dit Valéry (je cite de mémoire), il (elle) avance dans l'arbitraire et laisse après lui (elle) de la nécessitée.

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    1. Merci de le formuler si bien, Bertrand, je n'aurais su trouver des mots plus justes pour décrire l'étrange relation qui unit ici l'artiste-maître et son élève! Les règles qu'il avait formulées, aussi étranges qu'elles puissent paraître, sont devenues les constantes fondamentales de leur univers en formation, à partir desquelles tous les éléments se sont réglés le plus naturellement du monde. Et finalement, ces deux univers, celui construit pour accueillir leurs fantasmes et celui du monde réel dans lequel ils évoluent socialement, ne se sont jamais heurtés mais ont fusionné dans une même symphonie très épanouissante. :-)

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  2. Cela faisait un bout de temps que je n'étais plus venue lire votre blog... Et je suis bien heureuse d'être enfin revenue ! Ce texte m'a beaucoup plu et je suis extrêmement impatiente d'en lire la suite !

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    1. Bonjour Sandra ! J'avais un peu abandonné ce lieu, happée dans la découverte d'un univers duquel j'avais un peu de mal à me détacher, mais me voici enfin de retour. :-)

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  3. Peter Pan2/11/14

    Bonjour Amandine,

    Je trouve que la photo résume bien l'esprit du texte ( fort bien écrit d'ailleurs). "De douces entraves" certes, des entraves parfumées mais entraves, malgré tout. La jeune femme reste captive de ses sentiments. Etrange liberté !
    On angoisserait presque pour elle. Quelles surprises va t-il lui réserver. Et son "mentor" semble s'en amuser... Hum, attendons la suite...
    Peter Pan

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    1. Bonjour Peter Pan !
      Les entraves en question lui avaient paradoxalement été offertes pour qu'elle arrive à se libérer. Il est si reposant de se laisser prendre en main, dans des mains sûres et aimantes, même si parfois ce phénomène est accompagné d'une certaine sévérité et d'une petite sensation de brûlure... :-)

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  4. Annonciate2/11/14

    Très beau texte Amandine, très bien écrit et forcément on attend la suite avec impatience. C' est je pense un beau défit pour cette jeune femme. Elle n'a jamais été soumise et maintenant elle attend avec son carnet de punitions. Comment va-t-elle réagir et surtout son Maître sera-t-il aussi juste que sévère ?

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    1. Merci Annonciate de ces si gentils mots ! :-)
      Je vous rassure, le Maître a bien été aussi juste que sévère. Il n'y a pas homme, ni plus merveilleux, ni plus intransigeant que lui ! :-D

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  5. bonjour Amandine

    Très heureux que vous ayez décidé de franchir ce pas qui vous titillait depuis quelques temps. Tout est question de personnes, et mon petit doigt me susurre à l'oreille que vous avez rencontré le dominant qui vous convient.

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    1. Bonjour Hadrien,
      Tout est question de personnes en effet, de la confrontation de deux caractères qui se trouvent ou non des points communs, une sensibilité commune, des aspirations communes, une confiance partagée. C'est imprévisible, mais quand cela arrive, c'est une évidence. :-)

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  6. LoLie4/11/14

    "Hors du temps"... c'est tout à fait ça. Et en même temps complètement présents er entiers dans un ici et maintenant.
    Vraiment très heureuse de lire votre beau récit
    Heureuse pour vous Amandine. Et pour lui car une merveilleuse soumise telle que vous, cela se mérite....

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    1. Je suis très touchée par votre message et par votre gentillesse, Lolie. Je ne sais trop quoi dire si ce n'est merci, infiniment. Je ne suis malheureusement pas une merveilleuse soumise. J'ai beau faire de mon mieux, je n'y parviens pas et je découragerais rapidement le plus tolérant des Maîtres. Mais je prends les petits bonheurs comme ils se présentent et votre message en était un pour moi. Merci... :-)

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  7. Lolie4/11/14

    Sourire... Une soumise ne sachant que dire "Oui Maître" et "Merci Maître" n'est qu'un charmant jouet dont on se lasse très vite. Vous en êtes certainement bien loin. Les vraies soumises sont des femmes de caractère et leur valeur n'en est que plus grande. Mais je vois ce que vous voulez dire... des larmes de désarroi et de honte parfois, c'est perturbant et tellement intense à la fois. Témoignage d'un bel engagement :-) Courage.

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    1. Je ne sais pas si c'est parce que je suis débutante ou si c'est parce que je suis très loin du niveau que l'on attend de moi, mais c'est vrai que j'ai souvent l'impression de subir une douche écossaise. Je pense être heureuse et avoir bien agi, et puis je découvre toutes les erreurs que j'ai commise sans le vouloir et souvent sans même sans m'en rendre compte et je suis submergée par un horrible sentiment de culpabilité et de honte. Il faut alors que je me ressaisisse, présente mes excuses, soit punie éventuellement (le pire étant quand je ne peux l'être)... Tout cela est très riche en émotions, mais il faut faire attention de garder les pieds sur terre car cela peut être parfois réellement très déstabilisant. :-D

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